Introduction

Nous arrivons ici au cœur même des musiques sur support, et singulièrement les musiques acousmatiques. En effet, lorsqu'en 1970 j'ai découvert par hasard les musiques acousmatiques, c'est leur spatialité et leur impact sur l'imaginaire, leur puissante capacité à créer des formes en mouvement sur mon écran mental qui m'ont immédiatement amenée à m'investir dans cette recherche nouvelle pour une musicienne « classique ».

Le voyage de Pierre Henry, les espaces inhabitables de François Bayle, et plus tard Innominé de Léo Küpper ont été les œuvres-choc libératrices. Dès ce moment j'ai ressenti où se situe la différence avec les musiques du passé : L'espace fait intégralement partie du langage, du contenu, et du sens de l'œuvre musicale, au même degré que les autres composantes.

C'est un percept inné, immédiat, alors que l'autre part nouvelle de ces musiques acousmatiques, la morphologie, demande un apprentissage par l'écoute réduite fondé sur le solfège descriptif des objets sonores de Pierre Schaeffer, photo instantanée d'un son.

L'acousmatique, dans ses conditions d'écoute les plus strictes (rien à voir, tout à imaginer) est depuis le début[*] le laboratoire de recherche tant technologique qu'esthétique le plus pointu sur les interrelations multiples entre Espace, Son, et Musique.

Perception psycho-acoustique de l'espace

Tout comme la vision binoculaire permet au cerveau humain de percevoir le relief, la profondeur de champ, la production de sensations d'espace passant par le canal perceptif de l'ouïe est liée à la psychoacoustique et à l'audition binaurale : étude certes subjective, mais quelques caractères généraux en ont été dégagés du point de vue de la localisation. Celle-ci a été créée par la perception ancestrale du danger, par l'adaptation de l'homme à son environnement.

La localisation spatiale est donc liée à la morphologie de la tête humaine : la distance entre les deux oreilles, séparées par la proéminence nasale.

Cette distance est traduite par une différence d'intensité — IID mesurée en Db — ou une différence de temps — ITD mesurée en millisecondes (ms) — pour qu'une source située d'un côté parvienne à l'autre oreille.

Le ITD entre les deux oreilles est de 0,7 ms. Le IID entre les deux oreilles dépend fortement de la zone fréquentielle entendue au-delà de 1500 Hz, qui semble aller progressivement jusque ± 6 Db.

Mise en espace

En principe cette étape de transformation intervient en fin de travail, jusqu'à récemment considérée comme une valeur surajoutée et non comme une réelle transformation. Aujourd'hui, certaines musiques utilisent des sons qui ont un espace d'origine marqué, (espace acoustique) lequel restera toujours présent, résistera aux transformations si on ne casse pas la chaîne stéréo.

D'autres ne se mettent en relief que grâce à la spatialisation par l'écriture multiphonique.

 

 

Espèces d'espaces[*]

Espace intrinsèque : L'espace de la chose

Généralement, c'est par le mouvement constitutif du corps sonore, de la source sonore reconnue (l'icône), que s'entend l'espace et surtout le mouvement propre à la chose : la boule qui roule, le passage de la voiture, la bille qui tourne dans ou sur une surface etc.

Espace acoustique : L'espace du lieu

C'est l'espace de la prise de son, caractérisé par son halo harmonique[*] spécifique.

Espace interne[*] : L'espace composé

C'est l'espace de l'œuvre, déterminé, agencé, reconstitué par le compositeur. Il est stéréo ou multiphonique. Il se subdivise en quatre catégories : Espace ambiophonique (dont l'espace divisé), Espace source (pointilliste ou mouvement), Espace géométrie et Espace illusion.

Espace externe[*] : L'espace interprété, l'espace d'écoute

Espace de jeu de l'œuvre, interprétation spatiale surajoutée à l'espace interne (jeu sur l'acousmonium, démultiplication, installation sonore). Ce sont les conditions circonstancielles de l'écoute de l'œuvre, à travers la mise en œuvre des figures spatiales.